L1 George Sand et Mary Webb

Originaire du Shropshire, c’est lors de son exil à Londres que Mary Webb (1881-1927) écrit le roman Precious Bane (1924) paru en français sous le nom de Sarn (1930).

L’héroïne du livre, Prue, affligée d’un bec de lièvre, évoque ses souvenirs de jeunesse dans la campagne anglaise du début du XIXème siècle, près de l’étang de Sarn. Le toponyme sert également de patronyme à la famille. Après avoir sauvé d’une mort certaine Kester, le tisserand du village, ainsi que Jancis, la fiancée de son frère Gédéon, dans cet extrait (III, 5, Les libellules), Prue s’adonne à un moment d’introspection narrative sur son quotidien  rural et sur la nature qui l’entoure. Une réflexion empreinte d’une certaine mélancolie et poésie, qui semble constituer les prémisses de son épanouissement et de la libération de sa condition.

Environ un siècle plus tôt, George Sand (1804-1876) rédigeait, sous la Deuxième République, le roman rural La Petite Fadette (1848-1851) qui se déroule dans un Berry où le temps semble s’être arrêté début XIXème siècle. Le chanvreur y raconte l’histoire de deux jumeaux nés durant les premières années de la Révolution et de Fanchon Fadette, une petite fille qui vit « comme un garçon sans souci de sa figure ». Les deux auteurs figent donc les pratiques sociales et linguistiques de leur pays d’origine, avec un souci moral de croyance en la bonté de l’homme, de rêve religieux et humanitaire, précieux au romantisme de 1830. Deux sortes de « conte moral dans un cadre champêtre » où la nature est un miroir de l’homme.

Ce passage, extrait de Sarn, évoquant le quotidien de Prue, tout en l’ancrant dans le monde paysan, met aussi en valeur son côté atypique, traits de caractères que l’on retrouve chez l’héroïne de Sand. La conscience que Prue a de sa condition,  son rapport à Dieu et à la nature salvatrice, lieu de consolation, lui permettent de se construire elle, en tant qu’individu suffisamment fort, armé d’une morale empreinte d’un certain mysticisme et d’une poésie romantique, pour se libérer et transcender sa condition (à la fois sociale, morale, et physique) ; processus que l’on retrouvera avec la Fadette qui se grandit  en travaillant sur son apparence.

 

 

Ce passage affirme, avant tout, l’origine campagnarde de Prue et décrit le cadre de son quotidien. Il évoque ce milieu stigmatisant dont elle subit l’enfermement, son rapport quotidien au savoir rustique et son amour de la terre qui la parfait. Pourtant le point de vue singulier que Prue adopte sur l’univers rural, en partie grâce à son instruction, révèle au lecteur un personnage hors norme.

Prue Sarn, est la « sorcière marquée par le diable » ; son infirmité lui impose irrémédiablement le statut de fermière maudite. Au cours de ses activités, sa mélancolie et sa tristesse sont renforcées lorsqu’elle se remémore les propos de ses persécuteurs et proches. Le participe présent joint à l’utilisation de l’imparfait dans la proposition du second paragraphe : « Tout en songeant avec tristesse à ce qu’avait dit Mlle Dorabella et que me rappelaient toujours les balais » met en relief la constance de cette préoccupation ainsi que son caractère inachevé. Elle se doit de subir le quotidien passivement, et comme toute paysanne typique, elle rêve de s’en échapper. Le présent de vérité générale utilisé à la forme impersonnelle traduit également ce besoin inconditionnel de fuite matérielle ou spirituelle : « Quand on vit dans une maison que l’on n’aime pas, on regarde beaucoup plus souvent par la fenêtre que si l’on se plaît chez soi. ». La phrase simple « Ainsi, n’étant ni satisfaite de ma personne, ni de ma vie » traduit son mal-être global, mis en valeur premièrement par la négation mais aussi par la répétition de la conjonction de coordination négative « ni ». Prue Sarn , est ici la jeune fermière stigmatisée et mélancolique, qui rêve de fuite ; comme la petite Fadette martyrisée par le village lors de la Saint Andoche,  qui alors « n’avait rien dit qui lui méritât d’être tant maltraitée » (p. 117) et qui, elle aussi, se dit « laide, pauvre et méprisée » (chap. XXI).

Toutefois cet univers rustique est profondément ancré en Prue. Elle ne peut le fuir puisque c’est ce qui la constitue. Son rapport avec le savoir rural affleure en permanence dans son récit. Il est marqueur de son identité de fille de la campagne. Elle le révèle tout d’abord par sa connaissance précise des végétaux et de leur utilisation  (« […] Cueillir des lianes de chèvre feuille dont je voulais lier les balais »), ainsi que par sa maîtrise du jargon animalier (qu’il soit du comté ou propre à la famille Sarn) : «Nous les appelions lunes-de-vipère ou fanaux de vipère », « Martin pêcheur », etc., et finalement par les comparaisons du rapport à son monde en termes se référant au champ lexical de la nature, ici en début de paragraphe : « J’attendais certaines choses comme une fille attend son amoureux à la lisière de la forêt ». On retrouve cette passion des savoirs ruraux dans La Petite Fadette, que ce soit par les chants du Berry, le vocabulaire berrichon largement utilisé tout au long de l’œuvre ou encore au chapitre XV lorsque Fanchon instruit Landry des savoirs naturels qu’elle possède.

Enfin, Prue vit en synergie totale avec ce monde rural. Le moral de Prudence, ses tâches quotidiennes sont rythmées par les saisons et par leurs manifestations. Ses souvenirs d’enfance sont décrits en fonction de l’évolution du monde rural où elle vit : « Cette ondulation et le scintillement des blés en était une […] l’époque où les eaux commençaient à se troubler […] » « la saison révolue ». Ainsi la jeune fille reste constamment dans l’attente, laquelle peut être associée à la patience qui caractérise tout « bon » paysan. Ici, celle des moissons, de la mue des libellules, mais surtout l’idyllique attente du prince charmant. Image typique de la fermière, ou jeune fille isolée, espérant son sauveur et devenir femme.  Tout au fil de l’extrait donc, elle s’affirme explicitement en tant qu’ « une fermière », l’utilisation d’un article indéfini dans ce syntagme nominal renforçant tout à la fois son caractère typique et universel « une fermière parmi toutes les autres.. ». C’est en ce, notamment, que Prue se démarque sans peine de la Fadette qui, elle, n’attend pas le prince charmant mais le fait patienter (p160. « […] elle ne voulait point de son amour, à moins qu’il n’eût bien tourné et retourné la chose dans son esprit […]. Le rapport à la terre est également différent dans les deux œuvres : il est humble dans Sarn, et rempli d’orgueil chez Sand, celui du travail fait correctement. Dans l’œuvre de Sand,  la possession de biens est aussi importante, à preuve la discussion entre les deux Berrichons sur les avoirs du père Barbeau et du père Caillaud, ou encore lorsque Sylvain espère récompenser matériellement la Fadette de l’avoir sauvé une seconde fois. (Chap. VII.)

  

Mais si Prue Sarn est une jeune fille de la campagne, son personnage est néanmoins particulier, voire atypique. Le point de vue hors norme de son écrit et la nature de la voix narrative révèlent une lecture du monde qui ne peut se réduire à  celle d’une paysanne de la campagne anglaise, isolée et sans esprit critique.

Prue dans cet extrait  se pose en narrateur autodiégétique. Elle assume pleinement le rôle de narratrice de son histoire. Qu’elle revendique son statut de fermière (« Il paraîtra sans doute étrange à ceux qui liront ce livre qu’une fermière observe de cette façon ce qui l’entoure ») renforce la singularité de son écrit. Toutefois, si ce statut est affirmé, la narration ne souffre d’aucune lourdeur de langage. Au contraire. En témoignent l’usage de passés simples (« Je ne manquai jamais », « Je descendis »), la présence de phrases complexes (lors de la narration de la mue des libellules par exemple), ou encore l’emploi de participe présent (« en songeant »), etc. Ce langage, la conscience d’écriture, et le fait que le narrateur en sache plus que tous sur les ressorts de l’action (focalisation zéro), peuvent être interprétés comme des indices de l’hypo-texte qui mettent en valeur le coté rétrospectif de l’écriture. Il en est de même dans La Petite Fadette où, s’il y a dissociation entre l’héroïne et le narrateur, ce dernier restitue un parler typé du Berry associé cependant à un parti pris stylistique d’ordre littéraire, ce qui ancre la Fadette dans son statut de paysanne autant que dans celui d’une héroïne porteuse de savoirs ; ce parler réussit a faire passer pour simple ce qui est en réalité profondément travaillé.

Prue, par ailleurs, n’ignore pas « pudiquement » ses lecteurs. Elle les prend à partie. Elle s’adresse directement au narrataire (intradiégétique) qui fait donc partie intégrante de la narration (« à ceux qui liront ce livre »). Ce narrataire, en outre, paraît pluriel : l’usage du pronom personnel indéfini « on » englobe un lecteur qui peut être d’un quelconque milieu : soit proche d’elle soit issu du cadre urbain - on le relève dans les propositions suivantes « […] car sans doute ne comprendrait-on pas […] », « […] car on disait que si l’un des serpents se cachait dans l’herbe […] ». Les explications relatives aux termes champêtres étayent l’hypothèse d’un lecteur urbain, ou du moins étranger à son Shropshire natal (« Les libellules, dis-je, car sans doute ne comprendrait-on pas le nom que nous leur donnions »). Prue n’est donc pas, ou plus, isolée et coupée de la diversité des milieux. En admettant une fois de plus sa singularité, et en la déclarant ouvertement (« Il est vrai que c’est assez rare »), Sarn se révèle écrivaine lucide des savoirs différents possédés par ses lecteurs et consciente du monde extérieur. Sans oublier que si tout a une signification singulière pour Prue, c’est que ce passage, comme le livre, est bien le fait d’une rétrospective. Prue a eu le temps de s’interroger sur ces différentes manifestations et ainsi de les expliquer, de préciser la signification qu’elles ont pour elle : définir ses sources d’émotions, sa religion du cœur et la sympathie pour tout ce qui est sincère et profond et qui  influence considérablement son écrit. Si dans La Petite Fadette, les traces du narrateur (extradiégétique cette fois) sont moins nombreuses (mais bien présentes comme à l’ouverture du chapitre XIX  « Landry fut, je ne sais comment, émotionné […] »), il n’en est pas moins vrai que la particularité du regard de Fanchon Fadette est mise en valeur par la conscience de son état, notamment lorsqu’elle s’adresse à Landry en ces termes « […] Tout mon tort envers les autres, c’est de ne point chercher à quêter leur pitié ou leur indulgence pour ma laideur, c’est de me montrer à eux sans aucun attifage pour la déguiser, […] » et prouve ainsi sa profondeur d’âme, et sa sympathie pour ce qui est sincère et profond.

Enfin, Prue porte un regard critique sur son quotidien : elle n’adhère pas naïvement à toutes les croyances du village, ni à celles de sa mère : « Mère avait eu l’habitude de dire à Gédéon que, […], le diable se servirait des libellules » ; elle le démontre car elle n’a « jamais pu croire que le diable eût le moindre pouvoir […] », phrase qui témoigne de ses propres croyances et convictions. Elle peut donc fuir de sa « tombe aquatique » et « s’élever » au-dessus des « eaux troubles », images symbolisant les villageois, leur masse indivisible de croyances et de dogmes obscurs. Villageois qui, par ailleurs, sont «troubles » car ils ne sont plus/pas pieux, et l’expression de leurs sentiments stigmatisants les rend « impurs » ; tout comme les villageois du Berry qui ne se montrent pas plus critiques : pour eux la Fadette est celle qui ensorcelle (« Elle t’as donc jeté un sort, mon pauvre Landry, que tu ne regardes qu’elle ?[…] » Chap. XVI), elle est en fait la seule douée d’un regard critique : selon elle le diable n’existe pas, il n’y est « pour rien dans les secrets de son savoir ». De plus, malgré sa fréquentation de l’église, elle pense que le Diable « n’a aucun pouvoir pour venir sur la terre nous abuser et nous demander notre âme pour la retirer du bon Dieu » (Chap. XXV), ce qui prouve, à nouveau, qu’elle aussi, comme Prue, émet un regard particulier sur le monde et sur l’haut-de-là.

 

 

Ainsi, cette lecture du monde rural permet à Prue de développer son regard critique sur le monde en général et sur la nature en particulier. Cette dernière est porteuse d’une morale et de valeurs singulières. Pour Prue, la nature est à la fois humaine et poétique mais elle a surtout une fonction salvatrice: elle console et inspire le personnage jusqu’à lui donner la force de transcender sa condition et de se libérer. Cette conception de la nature, traductrice d’états d’âme, inspiratrice de métamorphoses est typiquement romantique. Chez la Fadette, on retrouve cette approche de la nature, lieu d’intimité et de refuge, abritant les volontés de Dieu.

Si le monde rural se définit par un rapport clair et indivisible entre travail de la terre et nature, la relation de Prue avec le monde en général n’est pas celle d’une simple paysanne. Son rapport avec la nature ne se limite pas au labeur de la terre. Sa lecture du monde est empreinte d’une poésie forte où la nature est interprétée comme en mouvement, voire vivante (« Cette ondulation et ce scintillement des blés »). Prue se meut dans une sorte de philosophie sans dogme, où elle ressent Dieu de manière foncièrement intuitive : celui-ci est représenté en chaque chose de la nature ; le lecteur le relève par la présence dans ces quelques syntagmes du champ lexical de la divinité, lié à celui du macrocosme : « le miracle des libellules dans leur métamorphose », « manifestation de la puissance de Dieu », ou « une aussi jolie créature qu’une libellule ». C’est la nature qui fonde la morale de Prue, et l’interprétation qu’elle fait des phénomènes guide son parcours de vie, « bon »  selon elle, puisque tout dans la nature est inspiré de la « puissance de Dieu ». La Fadette témoigne aussi d’une religion chrétienne et païenne ; l’amour du créateur est, lui aussi, omniprésent, et selon elle, le démon et Lucifer n’existent pas, et si oui « ils ne viennent pas sur terre pour nous retirer du bon dieu » (chap. XXV).

L’interprétation des phénomènes, naturels ou théologiques de Prudence est teintée d’anthropomorphisme. Ainsi, Prue prête des sentiments humains aux libellules tel l’amour lorsque elle va «  près d’un endroit aimé des libellules » ou encore la vertu de protection du fanaux-de-vipère qui tel un feu de lanterne « planait au dessus [de l’herbe] pour signaler le danger ». En outre, la nature devient une réelle échappatoire au monde rural dont Prue veut s’évader, « on regarde beaucoup plus par la fenêtre que si l’on se plaît chez soi ». Lieu de refuge et de consolation, chaque activité en relation avec cette nature la soulage. Elle peut se « consoler au spectacle de leur [aux libellules] métamorphose ». Cet univers est pour elle source de plaisir (« je prenais mon plaisir où je le pouvais »). C’est dans la contemplation des blés et la métamorphose des libellules, que Prue, nous le verrons, se construit.  Fanchon, quant à elle, perçoit la nature comme un décor sauvage et un espace de jeu, un lieu d’intimité (avec Landry notamment) mais aussi de refuge, et si la nature n’a pas de vertus humaines pour la Fadette, elle ressent pourtant une parfaite égalité de sa condition avec ces « créatures du bon dieu » qui lui donnent le droit de vivre « en dépit de sa laideur ». 

Outre son rapport avec la nature empreint d’une certaine religiosité et les vertus humaines de la nature, Prue construit une relation mystique, à caractère passionné, avec l’univers global. Dieu et le Diable peuvent agir sur la nature, et sa contemplation nourrit sa réflexion sur le monde et sa vie : c’est Dieu qui permet la mue des libellules (on le remarque dans des propositions telles « cette manifestation de la puissance de Dieu » ou encore « Le diable se servirait des libellules ».), et par analogie, la sienne (cf. infra). Le choix des termes révèle la poésie de la nature et son caractère spectaculaire aux yeux de la jeune femme ; la mue est un « spectacle » qui prend un côté rituel dont elle ne peut se défaire « […], je ne manquai jamais chaque année, d’aller contempler […] » mais où cependant, le côté éphémère et achevé est mis en valeur par l’utilisation du passé simple pour le verbe manquer. Enfin, chez la Fadette, la relation mystique avec la nature permet de guérir, premièrement les bêtes (ce que fera Landry chez père Caillaud) mais aussi les hommes (chapitre XXXIV où elle soigne Sylvinet en posant ses mains sur les siennes) et non pas pour l’argent mais pour « le seul amour du bon Dieu et du prochain ». La communion avec la nature n’est pas seulement une effusion, elle est un « acte d’eucharistie », de raccordement comme la participation au rythme du cosmos. Nous ne sommes pas si loin du plus grand romantique qui nous disait que la nature est un Temple.

 

Les actions de Dieu sur la nature, et l’interprétation que Prue tire des manifestations naturelles permettent au personnage de se construire, mais surtout de sublimer toutes ses possibilités, jusqu'à atteindre une réelle libération.

Prue interprète les manifestations de vie de la nature comme autant de signes porteurs d’un monde de possibles. On peut identifier la métamorphose des libellules au processus de libération de l’état de fille vers le statut de jeune femme libérée. La difficulté (« grande souffrance ») d’acceptation de cette évolution est traduite par l’opposition entre les champs lexicaux alternés de la mort et de la naissance, comme la perte d’un statut pour naître à un autre, « déchirement semblable à celui de la mort », dur comme « l’enfantement ». Prue reconnaît l’obligation vitale de cette évolution par l’emploi du verbe de modalité devoir, « Chacune devait, la saison révolue, s’élever […] ». Pour finir, une fois les ailes de libellule ouvertes, jamais plus elles ne se referment. Si Prue sort de sa condition et accepte sa sexualité jamais plus elle ne pourra revenir en arrière. Telle la libellule, Sarn sort de cet étang noir liquide, pour s’élever au terrestre et végétal. La métamorphose est tout autre chez la Fadette, qui passe avec plus d’aisance à l’âge adulte, elle disparaît une semaine (chapitre XXII) pour réapparaitre à la messe dans son dressage qui la rend « quasi-belle » et revenir un an plus tard quasi-femme, ce qui fait, on le verra, qu’on ne la reconnaît plus.

Pour Prue, cette métaphore des libellules cristallise la nécessité d’acceptation de sa féminité,  mais aussi celle du refus du martyre. Les « eaux troublées » de l’étang noir représentent la population de Sarn, un liquide insécable, nébuleuse martyrisante qui, par ses propos injurieux assujettit Sarn. Elle n’est pas volontairement martyre, contrairement à Gédéon qui lui, tel le saint du même nom, accepta d’expier publiquement sa faute et s’est engagé dans la voie du martyre volontaire. L’héroïne se doit de sortir de sa « tombe aquatique », de sortir de Sarn et ses alentours pour se libérer, telle la libellule naissante sortant de sa larve. Mais, Prue, étymologiquement symbole de la prudence et de la sagesse, a du mal en sortir. De même, dans le Berry, le village est un microcosme où il y a peu de place pour le secret (l’amour de Landry pour la Fadette est vite révélé par exemple), où il est difficile d’éviter les rejets collectifs ou les conversations (c’est le cas au chapitre XXIV où les villageois examinent et jugent les changements de la petite Fadette). Mais la Fadette refuse ce martyre ; elle refuse d’être l’attraction du village à la Saint Andoche et arrête de danser avec Landry (chapitre XVI), tout comme elle refuse d’être liée à son destin : en partant un an, et en revenant belle et riche, elle désire, elle aussi, s’assurer un nouveau départ.

Prudence comprend alors que son bec de lièvre ne la marque qu’en surface. Car la libellule symbolise aussi l’illusion, la ruse des sens et de la mutation ; elle instruit du fait qu’il ne faut pas se fier aux apparences, et de la nécessité de prendre ses distances par rapport à la perception des sens. Les illusions restreignent les idées et les actions, d’où la nécessité pour Prue de renaître et de ne plus rester attachée à sa difformité. Les dernières phrases, telles une fin de raisonnement, lui font réaliser par une réflexion manichéiste qu’il existe une sorte de reconnaissance du bien et du mal : les libellules sont associées à Prue guidée par Dieu, tandis que Gédéon, lui, est rempli volontairement de tous les péchés. Quant à la Fadette, dès le chapitre XIII,  elle fait preuve de sa grande raison, « Si on doit tuer tout ce qui est vilain, je n’aurai pas plus que toi le droit de vivre » dira-t-elle à Landry. Et même si elle désire regagner l’estime véritable des villageois, et non attiser leur intérêt pour sa bonne fortune récente, elle succombera toutefois à cette société où les attributs physiques mis en valeur sont le résultat d’un processus de socialisation réussi et elle deviendra consciente de la nécessité de cette intégration.

 

 

Cet extrait synthétise donc parfaitement la personnalité complexe de Prue Sarn : fermière de la campagne anglaise, par son esprit ouvert et son désir de sortir de sa condition, elle parvient à dévoiler au lecteur son caractère tout à fait atypique. Mais ce passage est  aussi  caractéristique d’un genre, qu’il est convenu d’appeler littérature rustique ou champêtre dans la mesure où il fait l’apologie du monde rural que l’homme peut et doit connaître, cette nature qui est à la fois hors et loin de lui mais dans et grâce à laquelle il vit et se construit. En développant une héroïne dont la relation au monde rural et à la nature est empreinte de romantisme, fonde sa morale, et lui permet de trouver la justification de ses désirs afin de se libérer de l’emprise psychologique et physique du village de Sarn, Mary Webb se trouve être aussi la digne héritière de la prêtresse du genre, George Sand. Cependant elle se démarque de cette dernière, car si la petite Fadette ressemble en de nombreux point à Prue (son mal-être social, sa marginalité, son esprit critique, etc.), celle-ci n’a cependant ni les mêmes croyances, ni le même mode de libération : elle s’intègre en se conformant. Ceci, car les deux auteurs sont malgré tout ancrées dans leur époque respective - aux contextes politiques et mouvances littéraires bien différentes : George Sand écrit un roman rural lors des contestations de la II République (1848-1852) et se bat alors pour la reconnaissance du paysan comme citoyen à part entière et la préservation du monde rural ; Mary Webb, de son côté, dépeint un monde paysan anglais qui à quasi disparu après la Révolution Industrielle. Elle se rapproche des porte-parole protestant contre le progrès technique qui, selon eux, a pour seule conséquence le  noircissement des vallées de la campagne anglaise et le déracinement de l’homme. On pense bien sûr à Charlotte Brontë dans Shirley (Yorkshire – 1849), à Elisabeth Gaskell dans North and South (1854), ou encore à Thomas Hardy (1840-1928) dont tous les romans se passent dans le Sud Ouest de l’Angleterre. Pourtant Mary Webb comme George Sand révisent plus l’image de la femme qu’elles ne s’enferment dans le roman régionaliste, tout comme Willa Cather (qui fait renaître le genre rural aux Etats-Unis en adoptant les inflexions idéologiques et esthétiques de Sand dans My Antonia) : elles s’attachent  à représenter la confrontation de l’homme (et surtout de la femme !) à la Terre, dans l’espoir de la voir affranchie des conventions, et que l’esprit de liberté l’emportera sur les préjugés, note féministe oblige !   

 

 


Bibliographie :

GEORGE SAND, La petite Fadette, Paris, Folio Classique, Gallimard, 2004

MARY WEBB, Sarn, Paris, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1930.

C. LERAT & M-C. RENAUGER, Échanges intellectuels, littéraires et artistiques dans le monde transatlantique, Pessac (Gironde), Maison des sciences de l'homme d'Aquitaine, 2005, pp. 10-11.

VLADIMIR TROUBETZKOY & DIDIER SOUILLER, Littérature comparée, Paris, Puf, 1997, pp. 82-100.


 GROSMAN IULIA . (: 

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